Politique

Villes sans espace public

Villes sans espace public
  • Lundi, 07 Mai 2012 09:25

Les villes africaines n’ont ni belle place publique de la Cité Grecque ni chère place du village. Elles sont sans espace public. Nos villes comme sont des crabes. Elles « marchent normalement » … de travers. Elles ont du mal à remplir toutes les fonctions attendues d’elles. Leur observation est passionnante. Elle laisse sans réponses satisfaisantes nombre de questions que l’on se pose avec étonnement, sinon incrédulité.

Par Salimata Wade, Université Cheikh Anta Diop, spécialiste questions urbaines (espaces et sociétés).

Ainsi, pourquoi n’avons-nous pas de places publiques dignes de ce nom ? Au mieux nous avons quelques jardins publics (de plus en plus rares) et quelques monuments. On passe aux alentours, sans l’envie de s’arrêter ni rien qui y invite d’ailleurs. Nous aurions besoin de places qui seraient d’abord vraiment « publiques », comme des pôles qui animent et attirent. On consacrerait une étendue proportionnelle à la taille de nos villes, à leur niveau d’activité et à leur population. Même nos capitales ne présentent pas une place centrale qui serait un espace public normé servant de référence, un carrefour propice au rassemblement des personnes, aux activités commerciales et aux échanges de toutes sortes, à la détente, aux loisirs, à de l’évènementiel. Autant qu’il serait des lieux d’animation culturelle ou de démonstration d’une certaine conception de l’art, de l’art de vivre. Ce serait le réceptacle de mille formes d’expression des cultures et des identités locales, en étant un peu le creuset des valeurs et des règles citoyennes comme dans les cités grecques dont on nous dit qu’elles ont vu naître le système de gouvernance qui s’appelle la démocratie- qu’on nous présente comme un progrès universel à conquérir. Avec un peu d’imagination cela devrait permettre une vie agréable dans des cités. Elles deviendraient conviviales malgré la multitude de leurs habitants et de leurs activités. Surtout si on pense à s’inspirer aussi un peu de la place du village, à l’africaine. Ombragée, dégagée, accueillante pour les délibérations d’importance comme pour les festivités communautaires.

 

Les descriptions et analyses de nos centres urbains africains renvoient très souvent à des images et à des références peu avantageuses. Nos villes sont appréhendées par tout ce que l’on attend qu’elles soient et qu’elles ne sont manifestement pas. Leur image est en négatif, en creux ou… en relief. Elles sont entre le trop peu de ceci et le trop de cela. La majorité des espaces y est caractérisée d’« irrégulière», d’« informelle », d’« illégale ». On y évoque des dysfonctionnements, des anomalies voire l’absence de normes, d’une logique lisible. A moins que ce ne soit le contraire, qu’il n’y ait de fait une pléthore de phénomènes extrêmes, qui se concurrencent, se contredisent… et s’annulent.

On se plaint de troubles et désordres de tous ordres - c’est le cas de le dire. Ces phénomènes font penser à des organismes en crise, en croissance incontrôlée ou en dégénérescence avancée. Jadis, ils caractérisaient les espaces périphériques ou un tissu interstitiel correspondant à des poches de pauvreté perdues dans les beaux quartiers résidentiels et les zones de bureaux. Désormais, ils se retrouvent régner largement partout dans les parties centrales structurées. Ces zones, construites selon les règles de l’urbanisme enseignées et léguées par le colon, ne sont donc plus soustraites au cachet local qui donne un aspect à tout le moins folklorique, disons-le : brouillon. Ce qui amène à se demander pourquoi nos villes, qui ont été voulues comme largement inspirées de modèles importés de l’Occident, ne comportent-elles pas suffisamment d’espaces « publics », c’est-à-dire dont le caractère « public » serait lisible car fortement marqué ? Même nos villages présentent des espaces publics nettement repérables, avec des places centrales facilement identifiables - qui jouent un rôle social essentiel. C’est la régulation sociale qui participe à normer et à fluidifier largement le fonctionnement de l’espace.

Force est de constater que nos villes opèrent selon leurs propres modèles. Ceux-ci diffèrent de ceux desquels les plans d’urbanisme et les conceptions importées des planificateurs dans nos administrations voudraient s’inspirer. On rétorquera : « elles fonctionnent mal », avec une dérangeante apparence d’approximations et de rafistolages ingénieux mais précaires. Elles présentent peu de lisibilité dans la stratégie des acteurs qu’aucune autorité ne parvient (plus) à contrôler, à mesure de l’explosion urbaine et de la croissance exponentielle des effectifs et des activités.

C’est le règne du tohu-bohu au niveau des grandes artères. Ce sont des successions de fragiles échafaudages de tables et autres installations éphémères, mobiles ou permanentes, destinées au petit commerce. L’espace piéton est phagocyté. Les trottoirs sont squattés et amputés, quand ils existent. C’est la cacophonie des styles architecturaux et l’absence d’harmonie d’ensemble. Tout gêne l’efficacité, la performance, l’optimum du rendement qui pourraient être attendus d’un fonctionnement normé bien pensé et contrôlé de l’espace. Tout cela n’empêche pas que les gens circulent, produisent, consomment, vivent. C’est juste que cela gêne pour bien circuler, produire avec un bon rendement et consommer confortablement, bref vivre en ressentant du bien-être.

Les cultures urbaines vont s’imposer comme dominantes, à l’échelle nationale, régionale, mondiale. Notre région ne fera pas exception. La démocratie que l’on nous présente comme le modèle universel de gouvernance politique est née dans les villes, inspirée plus précisément du fonctionnement politique des cités grecques. Cette référence à un modèle, qui nous semble bien étranger et éloigné de nos réalités africaines si spécifiques, n’est pas si incongrue qu’il pourrait y paraître de prime abord. Elle est d’autant plus pertinente que nos pays sont remués par les soubresauts de leurs expérimentations pour s’approprier le concept de la démocratie et l’assimiler, en le mettant à la sauce culturelle locale. La Cité du modèle grec où s’est inventée la démocratie avait des modèles de configuration spatiale, où la place publique, avait un sens et un rôle sans lesquels ce modèle de gouvernance n’aurait pas été celui dont l’idéal a été retenu par l’Histoire.

Il faut ce qu’il faut… Alors, si nous voulons que nos villes soient des cités où se confectionne la mayonnaise démocratique, il nous faut donner de la matérialité à l’espace public. Donc, redisons-le-nous : pour commencer, il nous faut des places publiques. Elles sont organiquement et fonctionnellement indispensables à toute ville, certainement même à toute activité en rapport avec la fluidité des échanges socio-économiques, l’expression d’un type de projet société dont nombre d’aspects seraient déjà lisibles dans l’espace. Un chantier qui vaut bien celui des autoroutes et des grands monuments, tant il est serait souhaitable que nos cités aient une âme, qui permettrait d’en apprécier les infrastructures, les équipements, et toutes les activités, jusque dans leurs aspects d’inénarrable saveur.

 

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