Gambie : la débrouille au quotidien
Dans le plus petit pays d’Afrique, tout le monde se débrouille. Reportage à Banjul et ses environs.
Il est quatre heures de l’après-midi, à Bakau, un quartier populaire situé à une dizaine de kilomètres de Banjul, la capitale gambienne. Samba, un frêle garçon d’une trentaine d’années, tient la boutique de son frère aîné expatrié aux Etats-Unis d’Amérique.
Samba vend des habits, des chaussures, des outils et divers objets, neufs et d’occasion, que lui fait parvenir son frangin. Une paire de chaussures « Puma » dernier cri coûte presque aussi cher qu’un sac de riz de 50 kg, environ 22,50€ (900 dalasis, la monnaie gambienne), et le prix de celles de seconde main avoisine les 12,50€ (500 dalasis). Une petite fortune pour la majorité des Gambiens qui vivent avec moins de 40€ par mois (1600 dalasis)… le prix d’une scie électrique d’occasion chez Samba !
BMW bleue nacrée
On est loin aujourd’hui de l’effervescence qu’a connue ce coin il y a deux semaines à peine. Le frère d’Amérique, débarqué dans une BMW bleue nacrée flambant neuve, avait approvisionné le magasin et les curieux se pressaient pour dégotter T-shirts, chaînes hi-fi et vélos. La voiture de luxe sitôt revendue et les diverses marchandises bazardées, les vacances passées, il s’en était retourné vers le rêve américain. Et, depuis, le calme est revenu. Mais les affaires marchent évidemment moins bien.
Samba et ses amis puisent l’eau à un robinet collectif. Ce soir, avant la prière de dix-sept heures, ils mangeront du bénichin, le thiebou yapp gambien : du riz, beaucoup de riz, une aubergine sauvage amère, une patate douce et trois bouchées de viande. Sans plus. C’est presque l’ordinaire du Gambien moyen. Ici, on ne mange généralement qu’un seul grand repas par jour : le déjeuner, pris au milieu de l’après-midi, car on travaille en journée continue.
70 à 100 briques par jour
Samba ne parle pas de ce qu’il gagne par mois. Il calcule ses revenus chaque jour. Peintre en bâtiment de profession, il n’a pas de chantiers depuis plus d’un mois. Voilà pourquoi il travaille pour son frère. Avant que son frère ne l’emploie, il se débrouillait comme il pouvait. « Pour survivre, je vendais des sachets de sucre ou des sprays parfumés. Je gagnais entre 5 et 7,50€ (entre 200 et 300 dalasis) par semaine sur chaque paquet de sucre de 5 kg vendus ou sur chaque douzaine de sprays. Je fabriquais des briques aussi : 2,50€ (100 dalasis) par jour pour soixante dix à cent briques », détaille-t-il.
Mais du fait de la modicité de ses revenus, Samba est contraint de rogner sur les dépenses. Il les a quasiment réduites au minimum vital ! Il achète son riz à la tasse et réussit ainsi à économiser 3€ (120 dalasis) par mois. Au lieu d’un sac à 22,50€ (900 dalasis), il dépense 19,50€ (780 dalasis) en petites portions journalières. Mais pour l’eau, le marché et l’électricité, c’est près de 100€ (4000 dalasis) qu’il doit fournir tous les mois.
Sa femme, elle, vend de la glace pour aider le ménage. Mais malgré ce petit apport financier, c’est souvent du porridge pour toute la famille, car il y a des jours où il lui est pratiquement impossible d’avoir de quoi acheter sa tasse de riz, ni de sortir les 2,50€ (100 dalasis) pour payer les condiments. Encore heureux que son vieux père soit là pour le dépanner de temps en temps, en attendant que son frère lui envoie des sous.
Être son propre patron
Devant les difficultés à trouver un emploi, beaucoup de Gambiens rêvent d’être leurs propres patrons… Sans l’aide des banques, car elles demandent des taux d’intérêts exorbitants. Alors, ils travaillent. Tout le temps. Jusqu’à ce que leur activité personnelle soit assez solide pour quitter leur employeur.
Oumarou est électricien et informaticien. A 40 ans, il est marié à une caissière. Ils ont quatre enfants. Du lundi au samedi, de 8h30 à 17h, il travaille pour un opérateur de téléphonie mobile et fournisseur d’accès à Internet. Il aide soixante dix clients à résoudre leurs problèmes de connexion au réseau. Quand il quitte sa société, les déplacements continuent. Lorsqu’il prend sa pause à la mi-journée, le soir et le dimanche, il devient technicien de maintenance à son compte.
Pour l’instant, il n’a que deux gros clients permanents. Il lui en faudrait quatre au moins pour lâcher son employeur définitivement. Il est confiant. Exténué, mais motivé. Il triple son salaire mensuel actuellement. De 175€ (7000 dalasis) par mois, il est passé à 525€ (21000 dalasis). Sans ajouter les bénéfices qu’il engrange avec son taxi. Quoi qu’il en soit, il dépense presque tout. Entre la scolarité des enfants, la paie de son chauffeur de taxi et de sa bonne, ses frais personnels et ceux du ménage, il dépense près de 500€ (20000 dalasis) par mois. Sans compter l’assistance qu’il apporte à son frère, sa sœur et sa mère.
Plus une seule goutte
Changement de décors. Nous voici à Barra. C’est une petite communauté rurale située à une vingtaine de kilomètres de Banjul. Ici, c’est à trente que l’on vit par cour. Partager les récoltes et le gain de la revente du riz cultivé est vite réglé, cette année. La saison des pluies a été très courte. Avant même que les grains n’arrivent à maturité, plus une seule goutte ne tombait. Résultat : sur un champ de trois cent mètres carré, le riz a séché sur pieds. Pas un seul grain n’a été sauvé, et les autres cultures n’ont pas trop donné. Le seul sac de 50 kg de maïs a déjà été mangé, de même que celui de millet. Les deux sacs de haricots sont finis aussi. Seul le sac de sorgho est encore plein. Et la prochaine récolte n’est que dans neuf ou dix mois.
Pour trouver l’argent nécessaire à la survie, les cinq hommes de la famille, en âge de travailler, s’activent... après l’école, pour certains. Ils arrivent à gagner 2€ (80 dalasis) pour une journée de maçonnerie ou de manutention, un peu moins lorsqu’ils creusent un puits. Les femmes, elles, font pousser des légumes dans un jardin sponsorisé par une ONG. Quand elles en cueillent assez pour la famille, elles en revendent un peu. Elles dépensent tout pour faire le marché et payer la facture d’électricité à cause du frigo et de la télévision. De temps en temps, ils revendent un poulet et dans les cas de grande pénurie, un mouton. En attendant des temps meilleurs et un bon hivernage, ici, comme en ville, c’est bien la débrouille au quotidien !
Naomi Monroe
1€ = 40 dalasis
Légende :
Pour les paysans gambiens, l’année sera longue. Les maigres récoltes ont déjà été mangées.






















